Monsieur Floyd

Une fois, je me promenais aux abords de la Grande Forêt de Cambridge. J'avais l'air insouciant. Je m'amusais bien, je ne pensais pas à grand chose. Puis un jour j'ai rencontré un drôle de bonhomme. Monsieur Floyd qu'il s'appelait. Il avait l'air très jeune, il avait des cheveux bouclés noirs comme un corbeau brûlé. Ses paupières étaient noires aussi, charbonnées par l'éclat intrépide de ses yeux moqueurs. Il portait une écharpe d'Angora, une veste afghane et un pantalon rigolo. Il a sourit en me voyant, sans me dire un mot, et on s'est compris tout de suite. Il m'a emmené loin dans la forêt, toujours sans rien dire, puis s'est mis à jouer de la guitare. Il m'a emmené loin loin loin dans les étoiles, pour un voyage interstellaire... Je trouvais ça très joli, et le lendemain, j'avais envie de revoir ce bonhomme mystérieux.
Je l'ai retrouvé dans la forêt, il souriait toujours, puis il m'a parlé, doucement, pour ne pas heurter mes oreilles fragiles. Il m'a dit qu'il s'appelait Monsieur Floyd. Il m'a présenté à tous ses amis: Arnold, un étrange individu qui volait des culottes de filles, Emily qui s'ennuyait au mois de Mai, un épouvantail noir et vert que tout le monde connaissait, et Grimble Grumble un petit Gnome. Monsieur Floyd était leur ami, il allait devenir le mien pour toujours. Il jouait des petites chansons avec ses amis, il racontait des légendes absurdes à Sam son chat siamois et a Mathilda sa nièce. Tous en coeur riaient au coeur de la forêt, je me sentais bien.

Puis un jour, Monsieur Floyd est tombé malade. Je ne savais pas ce qu'il avait, mais il ne parlait plus, ne chantait plus, et restait hagard aux cotés de sa petite guitare en bois. J'étais triste, je ne l'ai pas revu pendant des jours et des jours. Puis je l'ai revu, et son visage était totalement déformé. Il ne présentait aucun aspect particulier, quatre faciès différents au moins étaient identifiables. Monsieur Floyd jouait de la basse, tapait sur des peaux, pianotait son orgue et chatouillait sa guitare avec des notes moins acides que celles qu'il avait l'habitude de jouer. Monsieur Floyd ne souriait plus, mais il continuait à jouer une musique mystérieuse. Quand j'avais soif, il me donnait des tasses pleines de secrets, et quand j'avais peur, il demandait plus de lumière, et me disait de me souvenir d'un jour avant aujourd'hui en me parlant de Clegg, un ami a lui qui s'était battu autrefois.
Je ne saisissais pas toujours le sens de ses mots, mais il me faisait rire. Il s'est mis à jouer des chansons très douces, en chantant avec sa guitare de couleur verte qu'il appelait Cymbaline. Quand j'étais fatigué, il me disait qu'il était grand temps de me coucher. Le lendemain, monsieur Floyd jouait de tout et de n'importe quoi avec Eugene, un ami a lui qui était venu l'aider. Ce bonhomme m'a effrayé au début, parce qu'il s'était fait mal avec sa hache. Ils jouaient au rythme de leur inspiration de la musique progressive, selon le terme de monsieur Floyd, surement parce qu'ils devaient progresser beaucoup en jouant ça.

Un jour Monsieur Floyd m'a envoyé dans une prairie, face à un troupeau de vaches normandes. L'une d'entre elles me lécha la joue, elle me faisait bien rire. Elle s'appelait Charlotte Pringsdude, selon mon ami. Cette vache se mettait à chanter parfois, surtout une chanson très longue et effrayante. Mr Floyd me disait qu'elle était malheureuse, écrasée par le gros vieux soleil, et que si elle était la lune elle serait plus douce... Nous sommes ensuite retournés dans la forêt, où il me coucha doucement sur un coussin de vent. Il me racontait la légende du Grand Bucheron, qui un de ces jours me découperait en rondelles. Mais j'étais sans peur, je jouais tranquillement avec un vieux chien qui chantait. Puis mon ami m'appela de la salle à manger, où il voulait me faire écouter sa nouvelle chanson. Il y avait des cascades de notes qui se chevauchaient, un petit déluge à la fin. Il voulait l'appeler le Retour des fils de Rien au début, mais il a changé le nom, sans que je sache pourquoi...

Bizarrement, Monsieur Floyd a encore changé de visage. Un trait en particulier dominait les 3 autres. Il commençait à me parler durement, quittant les douces rêveries de printemps pour sombrer dans une paranoia hivernale. Il m'emmena sur la face cachée de la lune, et me parla pendant de longues heures sur la folie, l'argent, l'ambition, des choses dont je n'avais jamais entendu parler auparavant. Son ton était grave, lugubre. Mais ses amis trouvèrent que ce changement de direction était un acte de la Providence, et je me suis mis à croire que c'était vrai.

Un jour, j'ai trouvé Monsieur Floyd en train de pleurer. Il était nostalgique de sa jeunesse, déprimé, et j'avais peur pour lui. Il continuait à chanter, pour dire qu'il voulait sans cesse retrouver ---------l'évoquer où il brillait tel un diamant fou. Ses crises hystériques de démence devenaient inquiétante. Il me questionnait sans cesse sur la vie, je ne savais pas quoi lui répondre, je lui disait qu'il me faisait peur, comme un chien loup qui vient dévorer les moutons dans la bergerie. C'est alors qu'il me cracha au visage, avant de sombrer dans une colère terrible. J'étais très triste, mais je ne pouvais rien faire. A présent son visage ne laissait paraitre qu'un seul caractère, les 3 autres ayant été effacés comme des plumes étherées. Monsieur Floyd s'enferma derrière un mur, de plus en plus malade. Il disait qu'il allait mourir, je ne voulais pas le croire, mais il fallait me rendre à l'évidence... Il chanta une dernière chanson, au milieu de 2 soleils couchants. Je l'ai vu agoniser sous un maelström douloureux. Je croyais l'avoir perdu.

Puis, bien des mois plus tard, je le revis. Il avait une mine resplendissante. Son visage avait changé, son teint renfermé et colérique faisaient place à 3 caractères plus aériens. Il ne se souvenait pas bien de moi, n'avait plus d'amis, mais il disait être en paix avec lui même. Il chantait doucement, prétendant que la glas de la division a sonné. Ses chansons étaient trop douces, elles me faisaient dormir, mais j'ai cru un instant retrouver dans ses vieux yeux ceux que j'avais aperçu lors de ma première rencontre avec l'homme qui allait changer ma vie.
Je lui dédie mes rêves...

Saucerful


Saucerful, Deadhead Floydien pour vous servir...

 

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 S.o.F. 2002

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