The Wall : rétrospective


Interview se trouvant dans le DVD « The Wall »
Retranscription de Christophe Salvador, alias
TeDire.

 

Interviewés :
Roger Waters : R.W
Gerald Scarfe : G.S
Alan Parker : A.P
Alan Marshall : A.M
Peter Biziou : P.B
James Guthrie: J.G

 

Roger Waters (auteur)
Ce qui a déclanché mon besoin d’écrire, c’est que sur scène je me découvrais monstrueux. Un jour, j’avais craché sur un jeune qui voulait taguer le devant de la scène. C’est après ça que je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais ? Que se passe-t-il ? Ca ne va plus. » C’est cet incident à l’Olympic Stadium de Montréal en 1977 qui a été le vrai déclencheur, le catalyseur qui m’a lancé dans l’écriture de cette œuvre.

Gerald Scarfe (designer et animateur)
J’avais travaillé sur Wish you were here ; Roger est venu me voir avec des documents et des maquettes de The Wall . On s’est assis et on les a écoutés. Puis il a dit : « Je veux faire un album, une tournée, et un film de tout ça ». C’était The Wall. Il voulait élever un mur traversant la scène, représentant l’aliénation entre lui, l’artiste, et le public. En fait, c’est notre aliénation à tous. C’est les barrières.  

R.W
La seconde partie du spectacle devait juste être un mur. Il fallait donc trouver des manières de rendre cette partie dramatique et spectaculaire. Je voulais qu’on élève un mur sur scène. Le mur terminé, ç’aurait été la fin. Mais ensuite, j’ai trouvé que c’était un peu trop abrupt et que le dénouement serait plus intéressant si le truc était abattu à la fin. On avait donc besoin de choses à l’extérieur du mur, et l’animation semblait la bonne solution.

Alan Parker (réalisateur)
Ce fût une période extraordinaire, car les idées apparemment fragmentaires de l’album ne l’étaient pas du tout. Roger avait clairement en tête ce qu’il voulait dire. Mon travail consistait à en faire un scénario, à rendre ça cinématique.

R.W
Le scénario s’est développé à partir de conversations entre Alan Parker, Gerald Scarfe et moi-même dans la maison de Gerald, à Cheyenne Walk. On s’asseyait, et ils me demandaient, surtout Alan : « C’est quoi cette chanson ? » Je leur répondais : « Je ne sais pas, au juste !» (rires)  et j’exhumais des trucs de mon passé, ou parfois de l’histoire des autres. Tout n’est pas autobiographique.

Alan Marshall (producteur)
Alan et Roger avaient écrit un script de leur coté ; il était assez descriptif, indiquant des images qui devaient accompagner les chansons. Et il était très court, 35 pages je crois. Comme Alan était assez gêné que le script soit si court, il a rajouté 10 pages avec des notes, pour des notes, des pages blanches à la fin du script. On avait donc 45 à 50 pages de script.

A.P
A la fin de la journée, on avait discuté de certaines parties du film. Roger s’isolait pour tout taper à la machine. Et après notre départ, Gerald faisait une où deux images de ce dont on avait discuté. Ca a progressivement donné une forme très bizarre, très surréaliste, très dingue de story-board.  

G.S
Quand on a démarré le film avec Alan, il avait le projet de faire un story-board pour chaque image du film. Il voulait que j’anime de longues séquences. Certaines que j’avais déjà dessinées pour la scène ont été développées. On a travaillé dans cette pièce ; les murs étaient couverts de centaines d’images qu’on discutait, qu’on déplaçait. Parfois, c’était de simples croquis, mais qui donnaient mon idée de la scène.

R.W
Grosso modo, l’enfance de Pink est autobiographique. Il démolit les chambres d’hôtel, je n’ai jamais fait ça. Mais beaucoup de gens du métier l’ont fait (notamment Roy Harper en 1975, qui détruit sa caravane devant les yeux effarés de Waters).  Et il  y a un peu de Syd Barrett en lui. Quand il se rase tous les poils du corps… Et sans doute aussi la suite : tout le trip fasciste. Ce à quoi s’expose quiconque acquiert un peu de pouvoir.

A.P
Le film raconte l’histoire d’une star du rock brûlée par trop de concerts, trop d’alcool, trop de drogues. Il se désintègre dans une chambre d’hôtel. Il pense à sa vie. Au cœur de tout ça, il y a la douleur de son mariage, de la mort de son père, sa peur de la folie, de l’aliénation, de l’oppression, les murs que l’on érige autour de soi-même ou en société du fait des aliénations mutuelles cela culmine dans un cauchemar total qui explose quand sa vie passe en jugement pour faire tomber le mur et nous rendre un semblant de vie. Je crois que c’est ça … Mais demandez à Roger, lui seul le sait.

R.W
La contribution d’Alan a été énorme en ce sens qu’il a écarté l’idée d’utiliser des images de concerts, des séquences sur le groupe. Il ne fallait rien de tout ça. Dans mes premières tentatives, le scénario tournait autour de ce qui se passait durant un spectacle de rock. Quand il est arrivé, on a abandonné tout ça. Je me souviens avoir écrit des scènes où le public dans un stade était bombardé. Ils partaient en morceaux et applaudissaient jusqu’au bout.

A.M
Ca a été très dur de trouver celui qui incarnerait le rôle de Roger. Le choix pour la distribution du rôle était assez réduit. Il n’y avait pas beaucoup de gens qui pouvaient incarner le rôle et qui avaient une voix de rocker à peu près décente. J’ai vu Bob (Geldof). Je ne savais pas s’il pourrait jouer. Il avait déjà beaucoup de charisme. La seule façon de savoir était de lui faire passer un test.

A.P
Je lui ai donné une scène de Midnight Express  Très difficile : la scène du tribunal. Il a été brillant. Son accent irlandais sonnait bizarre, mais il était très bon. On a été assez étonnés par ses talents d’acteur. Aujourd’hui, on sait que c’est un bon acteur. On a d’abord cherché un bon acteur à Londres, à New York. C’a été Bob.

A.M
Choisir Bob était risqué. D’un autre coté, Roger exigeait certaines choses, de celui qu’il autoriserait à jouer son rôle. La voix de Bob le préoccupait. Serait-il capable de chanter les chansons ? A un moment, on a envisagé que Bob ne fasse que mimer les paroles de Roger, mais à la fin, Alan a convaincu Roger. C’est Alan qui l’a convaincu que Bob s’imposait pour le film et que Bob devait réenregistrer les morceaux qu’on voulait qu’il chante devant la caméra.

A.P
On n’a eu qu’une dispute : Pour Confortably Numb, quand il se transformait en zombi. C’est vrai que c’était pénible pour lui : on filmait de nuit, dans une usine d’Hammersmith, il faisait très froid et il n’était couvert que d’une couche de glu. Là, il a trouvé que j’abusais. Sinon, il a été très cool. Pour le jeune Pink, j’ai organisé des auditions, j’ai vu des milliers de gosses à Londres, Manchester, Leeds, Glasgow. Quand on cherche un gosse comme ça, ça ne suffit jamais ; et soudain, on en voit un et il a la qualité qu’il faut.

Peter Biziou (directeur de la photographie)
Le travail de la lumière dépendait de l’histoire, du climat de la scène, de ce que voulait Alan. Si la situation était grave, violente, je mettais un éclairage cru, arrière ou traversant. Une approche toujours très simple ; pour les intérieurs, la lumière était souvent très faible. Pellicules, optiques rapides, plus le fait qu’on travaillait en anamorphose… Il me fallait du film rapide pour tirer partie de ces optiques. On était très souvent limites.

A.P
La scène de la piscine est un exemple typique. C’était un beau dessin de Gerald Scarfe : la forme d’un crucifix que prenait un homme dans une piscine. Je me rappelle, Gerald a plongé son pinceau dans du rouge et il a mis du rouge dessus. C’est devenu vivant, du sang. J’ai tenté de réaliser ça. C’était difficile, car c’est une seule image. J’avais vu le Napoléon d’Abel Gance. Je voulais utiliser le pendule. Et on a mis la caméra au bout d’un pendule (visible dans le documentaire The Other Side Of The Wall, présent sur le DVD. Dans la scène de The Thin Ice).

P.B
L’effet de basculement du pendule m’a surpris. Alan est arrivé avec ça. Chaque jour on devait inventer. On avait été très pris par les intérieurs et ça marchait. Et Alan a dit que la caméra devait voler au dessus de la piscine. J’ignorais d’où sortait cette idée. Il devait avoir une référence. On a construit cet équipement très rapidement.

A.M
Il y avait de nombreux décors à réaliser : Le foyer de la classe ouvrière, près du canal … On devait recréer un stade américain…(In The Flesh, au début du film) On est allé au stade de Wembley et on l’a construit à l’arrière du stade. Pour recréer la seconde guerre mondiale, on est allé à Barnstaple, qui a de magnifiques dunes. On a mis des dirigeables anti-aériens, des tanks, on a créé les explosions.

P.B
Pour la scène du tunnel où le jeune Pink met des balles sur les rails, on était mis au pied du mur. On était dans la campagne, sans générateurs ni éclairages. On était à des kilomètres d’une route goudronnée. On a donc décidé de filmer esthétiquement avec ce que l’on avait. Rappelez-vous la scène : on voit depuis le tunnel la silhouette de Pink en contre-jour. Ça a fait une très forte impression avec seule la lumière naturelle.

A.P
Au début on avait sur le film des éléments du spectacle sur scène. On avait des géants gonflables… au bout du tunnel, il devait y avoir le géant gonflable du prof. Une fois sur la grue, ça n’allait plus. En fait, tout ce que j’avais récupéré de leur spectacle et qui était très théâtral ne fonctionnait pas. Dans le film, tout est beaucoup plus réaliste.

R.W
Dans le spectacle, Il y avait surtout le travail d’animation de Gerald pour le prof, et quand il est un pantin, avec sa femme qui le bat, lui qui bat le gosse. Mais dans le film, pour le labyrinthe, le hachoir, il y avait aussi une version animée du hachoir sur scène. Le prof  mettait les gosses dedans, tournait la manivelle, puis des vers en sortaient. Gerald a dessiné et construit le labyrinthe et la machine aux marteaux, cette machine infernale qu’il avait imaginé au départ pour autre chose. Il a pu donc… oui, il a imaginé l’école comme un hachoir avant même qu’on parle du Wall. Il a pu donc la construire et la faire filmer. C’est sidérant, vraiment sidérant. J’adore le tapis roulant avec les pupitres.

G.S
Pour les décors surréalistes, la séquence de l’école, j’ai fait quelques dessins très précis. J’ai toujours pensé que l’école avait été un labyrinthe où j’ignorais où était l’entrée, où étaient les directions. Je n’avais aucune vue globale. J’étais tout au fond. Je croyais être poussé vers un hachoir. Toutes ces choses se sont retrouvées dans les dessins que j’ai faits. C’est effrayant, ces petits croquis que j’avais faits, parfois au dos d’une enveloppe, étaient devenus des décors de 100000 livres aux studios Pinewood ! Ces gribouillis, c’est ça que je voulais ?

P.B
Le décor et l’histoire dans le labyrinthe disaient tout. J’ai donc choisi un éclairage très simple, très graphique, et j’ai monté des projecteurs. Des rampes de projecteurs sur la passerelle du studio Ont donné à l’ensemble un éclairage de fond uniforme et l’image a pu parler d’elle-même.

R.W
L’école où j’étais avait quelques bons professeurs. Certains étaient très bons, mais en général, c’était l’exception qui confirmait la règle. L’école cherchait surtout à maintenir l’ordre et à mériter des universités. C’était l’époque où des tas de lycées voulaient passer pour des écoles privées. On jouait au rugby, pas au foot. Il y avait une classe militaire, et énormément de discipline. L’horreur, vraiment ! Il y avait des tas de gents méchants, sarcastiques, qui essayaient de dominer les gosses en les écrasant.

A.P
Le matin où on a filmé le meeting nazi, je crois que j’avais demandé 380 skineheads. C’était des vrais. C’a été vraiment difficile de les tenir. Avant de commencer, la chorégraphe devait leur apprendre cet étrange pas nazi à deux temps qu’on voulait.

P.B
On avait une foule énorme, des soucis techniques. Le Royal Horticultural Hall n’était pas fait pour les tournages, mais on aimait son architecture et ce que le chef décorateur pouvait en tirer. Il fallait d’énormes portiques pour les lumières, masquer la lumière du jour, installer la régie. On a loué des projecteurs énormes, en un sens pour recréer l’atmosphère d’un concert de rock, mais fondre ça dans l’ambiance d’un meeting nazi. Ajoutez-y les difficultés avec la foule… Des vrais skineheads ! Il y a eu un moment assez drôle : Je prenais des mesures de lumière au milieu de ces skineheads, dans leurs uniformes noirs, et ils parlaient de me jeter du haut du balcon en ne plaisantant qu’a moitié… mais ils étaient le plus souvent trop pris par la scène.

A.P
On a eu froid dans le dos, surtout pendant les scènes violentes avec les skineheads. A la fin, ils ne voyaient plus la fiction, ils s’y croyaient vraiment. C’était dur de les contrôler dans les scènes horribles, excessives. Un réalisateur craint toujours de franchir la ligne quand il fait faire à des gens des choses déplaisantes mais qui ont un intérêt pour le film. Il faut du contrôle. Mais je me rappelle le jour du meeting fasciste, ça s’est terminé sans heurts. Enfin, pas trop. Quelques personnes se sont fait cogner, mais pas plus qu’a un match de foot !  
                          
G.S
Roger et moi avions travaillés le spectacle et presque conçus le film avant de nous adresser à Alan. Naturellement, Alan a voulu tourner à sa façon, ce qui était son rôle. S’il devait réaliser le film, il voulait la haute main dessus. A ce moment, je me suis senti un peu mis à l’écart. Je n’ai pas aimé ça.

A.M
Il était vraiment délicat de fixer où l’action réelle devait s’arrêter et où l’animation devait prendre le relais. Pas pour l’éventuel litige entre les deux, entre Alan et Gerald, mais pour fixer où ils devaient intervenir, entrer et sortir dans le film, quelle durée était nécessaire à chaque séquence pour exprimer telle série d’événements et telle chanson.

A.P
Toute l’animation était de Gerald Scarfe, et Roger passait derrière. Mon travail a consisté à assurer la cohésion entre action et animation, à mêler l’animation à l’action dans une fusion parfaite.

G.S
La séquence des fleurs à surgit de mon imagination, un jour. J’avais dessiné une série de croquis très rapides, où des fleurs poussaient et se caressaient l’une l’autre, puis prenaient une forme vaguement humaine pour faire l’amour, copuler. Puis ça s’arrêtait violemment. Elles s’enroulaient l’une l’autre puis finissaient par s’attaquer et s’envoler comme une sorte de… Ah oui, la femelle dévorait le mâle ! C’est comme ça ! puis elle partait dans les airs. J’ai cherché un rendu très délicat. Chaque dessin, et il y en a douze par secondes, devait être rendu très finement au pastel où au crayon de couleur. Chaque dessin a dû prendre deux jours. Et il en avait des milliers !

R.W
Par exemple, la séquence des fleurs… Je suis sur, vous avez interrogés Gerald Scarfe à ce sujet. Quand on a revu le film ensemble pour commenter ce DVD, devant ces séquences, on s’amusait, je lui ai demandé : « Ca veut dire quoi, Gerry ? En quoi se change la fleur ? » Il m’a dit :  « Je n’en n’ai pas la moindre idée ! » C’est ça, Gerry ! Dans toute cette série d’images très sexuelles qu’il a dessiné, il y a des résonances pour tout le monde, et en tout cas pour moi.  On peut dire que ce sont des projections pour le Pink qui existe en Gerry.

G.S
D’où sort cette animation ? Difficile question ! Je n’y ai jamais réfléchi. D’où ça sort ? Ca sort de Pink lui-même ? Est-ce son point de vue ? Le mien ? celui de Roger ? Est-ce le point de vue du film ? C’est un peu tout à la fois. Mais  si je devais décider, je dirais que ça se passe dans l’imagination de Pink. Il a une dépression, et ces images, le procès, traversent son esprit en un flash. Goodbye blue sky, ma séquence préférée à propos de la dernière guerre, est une sorte de réminiscence. Pink est alors un bébé en landau,  et je doute qu’il comprenne quoi que ce soit à la guerre. Donc ce sont mes prises de position qui, je l’espère, complètent la narration, et tout ce qui se passe ailleurs.

P.B
J’ai surtout aimé la chambre d’hôtel où Pink se terre. C’est une matrice tout au long du film. Initialement, j’avais éclairé la pièce avec Pink fixé devant sa télé. J’avais éclairé par la seule télé, puis j’avais violement poussé la lumière parce que ça me rapprochait des images de Gerald. Ca me permettait de piéger Pink dans la lueur de sa télé, et de l’isoler du reste du monde. Ça exprimait bien sa propre paranoïa et son stade de conscience sous l’emprise de la drogue. Comme un papillon piégé dans cette lumière.

G.S
Pour les transitions, j’ai étroitement collaboré avec Alan car sa mise en scène me donnait mon point de départ. On discutait de ce qu’on allait faire. Une scène me revient : l’ombre d’une femme apparaît sur un mur. Alan l’a filmée très précisément afin que cette silhouette ait un contour très fin sur le mur. Puis j’ai pris cette image du film et mon animation a démarrée de là, jusqu'à former cette monstrueuse figure de mante religieuse.

P.B
L’éclairage de la chambre d’hôtel, quand Pink traverse cet épisode paranoïaque, et que l’ombre de sa femme arrive sur le mur, m’excitait beaucoup. Je savais que Gerald allait mêler son animation à l’action réelle. On a donc obtenu cet effet de chambre démesurée avec un seul grand arc à même le sol et un verre, et ça a donné une ombre parfaite, qui semble marcher sur le sol. Au milieu de cette scène, Gerald traite l’ombre en animation. Une merveilleuse combinaison de travail traditionnel et de cet élément créatif que Gerald apporte.

G.S
Le procès est la première scène que j’ai faite. Roger avait pratiquement choisi les paroles à illustrer. Je savais quels seraient les personnages, j’ignorait encore leurs apparences. Et j’ai pensé que le juge devait être un ver. Et à un moment, il se change en ver. Et j’avais aussi à l’esprit cette idée… Charles Dickens avait dit : « La loi est un cul ! » alors j’ai fait de la loi un cul ! un postérieur gigantesque qui portait une perruque, parlait avec son orifice, et condamnait tout. Ca semblait être une image exacte de ce que je voulais. J’ai essayé des tas d’images différentes. Roger a toujours été très ouvert. Il a une certaine philosophie : si on invite un artiste, il faut accepter ce qu’il fait, Il est dans son rôle.

A.M
Quand on est arrivés à l’auditorium de mixage, c’a été une première pour les studios Pinewood. J’ai dû obtenir l’autorisation de James Guthrie de mixer le film. Car on travaillait avec des accords syndicaux aux studios Pinewood. Donc les deux ingénieurs ont mixé les effets sonores et la partie filmée et James a mixé… On avait deux 24 pistes… James a mixé la bande musicale du film.

James Guthrie (producteur musical)
On a pris l’auditorium 2 des studios Pinewood pour remixer tout l’album en fonction du film. Tout change quand on s’assied devant les visuels du film. Pour le film, les chansons avaient dû être abrégées ou allongées. Bring The Boys Back Home est deux fois plus long. Run Like Hell est considérablement plus court. Il s’agissait aussi d’utiliser les ressources sonores du film. Le film a été réalisé en Dolby 70 mm. On a donc cet effet stéréo Surround avec ultrabasses. C’est une grande expérience.

A.M
On avait installé un énorme compteur qui pendait au plafond du studio. On pouvait donc voir quand on passait dans le rouge. Et qu’on faisait souffrir l’équipement. On touchait le rouge pendant presque tout le film. C’a été un très bon mixage pour l’époque.

R.W
On a réenregistré Mother pour lui donner un style plus narratif. Et en faire une vraie musique de film.

J.G
La musique devait être rallongée. Elle devait démarrer, s’interrompre, être plus dynamique. Dans la scène, on entend la chanson, et la dynamique change . C’est la scène où la femme arrive et trouve Pink au piano composant une chanson qu’on entend à peine. Et la musique de Mother devait s’effacer pour qu’on entende le dialogue. Puis Pink Joue de la guitare et la chanson revient.

R.W
Il y a une chose très présente dans le film… Sur le disque, on entend un peu la bataille d’Angleterre : « Simon ! Where are you ? » On entend tout ces trucs clairement. On a mis ça aussi dans le film. On entend pas les voix du film Dam Busters sur le disque. Ça a dû venir des discussions avec Alan et de la fixette que je fais sur ce film. Et ce moment de cinéma anglais.

J.G
La fin de Empty Spaces s’intitulait What Shall We Do Now?. C’était un morceau unique destine à l’album d’origine. Mais on l’avait retiré de l’album pour rendre la narration un peu plus concise. On avait donc l’occasion de réintroduire ce morceau génial, et c’est ce qui a fait la suite à Empty Spaces.

R.W
When The Tigers Broke Free est un morceau important dans la narration. Je crois que c’est une chanson que j’avais composé plus tôt, qui n’avait pas trouvée sa place sur l’album, ou dans le spectacle, sous prétexte que ça m’était trop personnel ; car c’est l’histoire de la mort de mon père.

J.G
When The Tigers Broke Free a été enregistré en une fois. Dans le film, il est en deux parties. On a mixé la première partie, puis elle disparaît. On passe à d’autres scènes, et il y a une reprise après Another Brick 1.

R.W
Il est devenu clair que pour le film fonctionne, il fallait que la narration autobiographique soit plus précise. Cette chanson a retrouvée une place, et on l’a enregistrée avec le chœur des chanteurs de Gorseinon, près de Cardiff. La collaboration a été géniale.

J.G
Hey You était prévu dans le film quasiment jusqu'à la fin. On a doublé cette bobine, la bobine 7. Mais un jour, Roger et Alan ont visionnés le film ensemble, et arrivés à la fin du film, Alan a dit :  « Qu’en penses-tu ? » et Roger a dit que c’était bien, mais qu’il fallait couper la 7.

R.W
Je regardais avec Alan et je pensais : « C’est trop long… ça se répète… » c’est moi qui ait eu l’idée de couper Hey You. J’ai juste dit : « C’est trop ! On perdra tout le monde. Il faut Jeter ! »

J.G
Dès qu’ils ont décidés d’enlever cette bobine, Gerry Hambling a remonté 90% du métrage, disons entre 80 et 90%. Il fallait des collages d’images montées très sérrées : Another Brick 3 et on revoit ça aussi à la fin de Tear Down The Wall . Donc la plupart des visuels de la bobine 7 est dans le film. Mais hélas, on perd Hey You ! Le film était projeté cette année-là à Cannes. Il n’était pas en compétition. Il a été projeté une fois à minuit. Britania Row, qui louait ses équipements aux Pink Floyd, avait installé dans la salle un équipement de son complet derrière l’écran, à la place du système de la salle, réglé comme pour un concert. La tête des spectateurs… C’était énorme !

G.S
Je n’ai pas voulu voir le film. Je suis allé à la première, bien sûr, et après, pendant 10 ou 15 ans, je ne l’ai pas revu. Ce n’est que récemment, en allant voir Roger à Paris, que nous l’avons revu ensemble. C’est étrange. Comme ouvrir un vieux carnet intime… Retrouver ce qu’on a écrit. Parfois, on se dit : « quelle perte de temps ! » et ailleurs, on se dit : « c’était pas si mal ! » et là, c’est pareil avec le film. Il y a des bonnes choses dedans. Pour d’autres, j’aurais préféré mieux. Quand on travaille en collaboration, on donne et on prend. Les choses ne sont pas exactement comme on voudrait.

R.W
A la fin, on était dans un stress très désagréable. On était tous très fâchés. Comme Gerry l’a dit, c’est les gens qui… Gerry, Alan et moi ensemble… On était chacun des gros poissons dans nos étangs respectifs. On faisait nos choses à notre façon sans beaucoup transiger, ni avoir à collaborer avec d’autres. Il y a eu de sérieux accrochages en termes de style, de philosophie, c’était devenu très difficile.

A.P
Au final, ce film a été une collaboration assez merveilleuse, car les gens étaient très différents. Pour moi, chacun le sait, ça n’a pas été drôle. Mais au cœur de tout ça, au fond, c’est le cri primal de Roger. C’est l’œuvre de Roger, sa folie. Mais il y a eu la contribution d’un tas de gens très créatifs de ce film ce qu’il est. Ce n’est pas seulement mon travail plus l’animation de Gerald Scarfe, c’est aussi une très belle lumière, et Gerry Hambling, notre chef monteur a l’immense mérite d’avoir assuré nos arrières.

A.M
La production a apporté sa pleine contribution au film. Nous avons fourni tout ce qu’Alan avait demandé. Nous avons filmé à Becton GazWorks (la scène de l’école en feu, solo d’Another Brick 2 ), où Mr Kubrick a filmé bien plus tard Full Metal Jacket , Nous avons eu des lieux de tournage intéressants, inhabituels. Nous avons donné corps à l’histoire telle qu’elle apparaît dans les 35 pages du script.

J.G
On a vraiment essayé de faire quelque chose qui se démarque des autres films. Les bandes son faisaient des progrès mais n’étaient pas fantastiques. Le Sensurround avait fait son apparition et les gens commençaient à apprécier la qualité sonore des films. On a donc cherché une dynamique et une musicalité meilleures, un événement d’une force inconnue au cinéma. D’ailleurs, quand le film est sorti, on a fait le tour des salles d’exclusivité dans de nombreuses villes, Londres, Los Angeles, on a ajouté des ultrabasses à des équipements locaux et on a poussé le système Dolby pour qu’il crache plus et se rapproche de l’effet sensurround.

R.W
Pour moi, le film est profondément imparfait. Car le rire y est absent ! L’humour a une grande place dans ma vie. Et une grande place dans ce récit ! Je ne le reproche à personne, ni à moi-même, mais rien de cet humour apparaît dans le film. Ca n’apparaît pas sur l’écran. Ca fait deux heures bien austères !

G.S
Je suis heureux d’avoir pris part à ça, mais ça n’était pas si évident- à l’époque ! qu’est-ce que ça a apporté aux gens ? Des fans me demandent : « Ca fait quoi d’avoir fait The Wall ? » Je répond :  « c’est un boulot que j’ai fait de mon mieux. » « mais est-ce que ça a changé votre vie ? »  « Changé ma vie ? » ils disent que ça a changé la leur ! Manifestement, ça a véhiculé un message que je n’ai pas perçu alors. Et qui a changé leur vie.

R.W
J’avais écrit un poème, il y a quelques années. A propos de la lecture et du moment où un livre nous captive est presque fini, et on refuse que ça s’arrête. Alors on le pose et on cesse de le lire. Moi en tout cas. Je sais que c’est une expérience très partagée. Donc, j’ai écrit un poème qui commence comme ça : « Il y a une magie dans certains livres qui entraîne et relie l’homme aux esprits intangibles, qui l’unit à son espèce. » et ça continue : « l’homme fera durer son livre comme son eau dans le désert. Mais vient le besoin de boire et la dernière goutte tombe. La dernière page se tourne : FIN ! »  Ca continue, mais le passage important c’est : « … qui entraîne et relie l’homme aux esprits intangibles, qui l’unit à son espèce. » Je crois que toute œuvre durable produit cela.

J.G
20 ans après, je trouve que la musique tient très bien le coup. Le film, c’est sa musique. C’est une représentation visuelle de l’histoire de Roger. La grande musique est intemporelle.

R.W
Ce qui est intéressant avec les années 90 et le nouveau millénaire, c’est peut-être que les êtres humains sont arrivés à un point de leur évolution où ils comprennent leur façon de fonctionner où ils ont besoin de briser le cycle, le cycle de désunion où ils tournaient de génération en génération.

P.B
Quand je repense à ce film qu’on a fait il y a 20 ans, je garde le sentiment de … Je suis ravi qu’on l’ai fait. On a beaucoup expérimenté. Et il y avait aussi un message très fort là-dedans… Je repense toujours avec bonheur à ce travail.

R.W
J’ai le sentiment que c’est tout à fait à notre portée de rattraper notre propre retard et d’infléchir notre évolution en utilisant nos cœurs, nos cerveaux, nos esprits. C’est peut-être ça, la religion, l’art. C’est peut-être ça le sens. C’est peut-être le sens de ce film, le sens de tout art, de toute écriture. C’est peut-être inhérent à tous les êtres humains pour arriver au point où on peut saisir ce truc et de se dire : « plus besoin d’assassiner le chimpanzé qui vit à côté. »

A.P
Je crois que ce film avait des années d’avance par son projet même. Il a quand même été fait bien avant que MTV n’existe. Il fallait oser faire un film qui dure 99 minutes à partir de 60 heures de pellicule. Il y a 6000 changements de plans, 10 000 dessins pour l’animation de Gerald Scarfe. Assembler le tout avec, au cœur, cette musique incroyable… Il est aussi moderne aujourd’hui qu’à l’époque. Et cela, je suis assez fier de ma petite contribution.

R.W
Les scènes finales sont totalement introspectives. La scène du procès avec ce dialogue intérieur qui se prolonge dans le personnage central… et à la fin de l’histoire qui est… C’est pou ça que je ne l’ai pas monté pour les planches, parce que, jusqu’à présent, je ne sais pas comment ça finit. Et je ne le savais certainement pas il y a 20 ans. C’est sans doutes pourquoi lq fin est si énigmatique. D’accord, on abat le mur. Mais ensuite ? « seul ou par deux, ceux qui vous aiment, vont et viennent, main dans la main ou en groupes. Les cœurs blessés, les artistes résistent mais vous ont tout donné. Certains chancellent, il est si dur de vouloir ébranler un mur avec son cœur. » C’est donc une fin très ouverte. A la fin du film, et la fin du disque disent plus ou moins ce que je vous dit : « Je suis vraiment paumé ! »  Et pourtant, j’ai le sentiment que je peux faire la différence.

(1999)

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