ROGER INTERVIEW
TELERAMA #2710 Décembre 2001

 


Telerama : Comment ressentez-vous la sortie de la compilation Echoes ?
Roger Waters : C'est un best of, avec tout ce que ca a de subjectif. J'aurais prefere que les chansons enregistrees par Gilmour et les deux autres apres mon depart ne soient pas melees au reste. Et que l'ordre des chansons respecte la chronologie. Au final, c'est David qui a pris les decisions. Il a voulu tout melanger, on peut comprendre pourquoi : ca remet tout a niveau. Au fond, je m'en fiche, personne n'est oblige d'acheter le disque.

Telerama : Pink Floyd a toujours donne dans la demesure. Pourquoi ?
Roger Waters : J'aime la simplicite : je suis toujours attire par le blues, par les auteurs-compositeurs. Je ne me lasse pas de Bob Dylan, de Neil Young, de John Lennon et, pour remonter plus loin, de Leadbelly, Bessie Smith ou Billie Holiday. Voila les gens que j'admire. Je me souviens avoir vu Leonard Cohen a l'Olympia : il n'y avait rien, juste lui, des musiciens et ses mots. Mais je n'arrive pas a faire la meme chose. J'ai besoin de projeter, a travers des effets visuels forts eclairages, decors, films-, les sentiments exprimes dans mes textes. Ca tient au fait que le rock, et Pink Floyd en particulier, s'adressait a des foules considerables. Dans ces conditions, l'artiste n'est plus qu'un point sur la scene, il faut creer le spectacle. Or, l'aspect visuel, de par ma formation de graphiste, m'a toujours interesse... Mais, en verite, la raison est ailleurs : j'ai besoin de bequilles, d'attirer l'attention. J'ai perdu mon pere quand j'etais enfant, et j'ai toujours continue a vouloir capter son attention. Evidemment, c'etait impossible, alors j'ai considere la plupart des hommes comme des peres de substitution que je devais epater. Tout mon comportement vient de la. Avec l'‰ge, ca s'arrange un peu... L'autre raison pour laquelle j'en fais des tonnes, c'est pour retenir les femmes. Je n'avais que ma mere et j'avais toujours peur qu'elle m'abandonne. Avec elle, comme avec toutes les femmes de ma vie, j'ai toujours eu l'impression que je n'etais pas assez interessant. Il fallait qu'on m'aime pour autre chose que pour moi-meme.

Telerama : Vous paraissez mieux aujourd'hui.
Roger Waters : Je ne pense pas avoir ete ce personnage ombrageux et tyrannique, voire megalo, que l'on a souvent depeint. C'est vrai, j'ai ete longtemps depressif et anime par un sentiment de colere, mais j'ai surtout l'impression d'avoir ete victime d'une propagande insidieuse destinee a rassurer les personnes avec qui je travaillais. Ce n'est pas facile de faire partie d'un groupe o¯ il y a une personnalite aussi creative et dominante que la mienne. Je faisais, objectivement, les trois quarts du boulot. Forcement, c'etait un peu humiliant pour les autres.

Telerama : Admettez-vous que la depression et un certain pessimisme ont nourri votre oeuvre ?
Roger Waters : Je ne sais ecrire que sur la realite de ce que je vois, de ce qui m'entoure. Mais, dans chacune de mes chansons, je vois plus un sentiment de revolte que de pur desespoir. Tous mes textes, me semble-t-il, n'expriment qu'un desir de communication. Prenez une oeuvre comme Guernica, de Picasso. C'est d'une violence inou•e, a priori, on y ressent toute la colere et la detresse de l'artiste. Mais l'on y voit aussi un message humanitaire. Il s'en degage un desir de reunir les hommes face a l'horreur. Si ces sentiments n'etaient pas presents dans l'oeuvre, elle serait juste irregardable : rien que des ruines et des cadavres. Toutes proportions gardees, on pourrait dire la meme chose de mes chansons.

Telerama : Est-ce la "perte" de Syd Barrett qui vous a permis de vous epanouir comme compositeur ?
Roger Waters : On ne le saura jamais. En tout cas, ca m'a sacrement secoue, mis au pied du mur. Il fallait que je me mette a l'ecriture, sinon le groupe etait fini. Et s'il y avait une chose que je ne voulais pas, c'etait de reprendre un boulot, de me retrouver dans un cabinet d'architecte. Je voulais absolument rester dans un groupe, faire de la musique.

Telerama : Set the controls for the heart of the sun, votre premiere chanson majeure, vous evoque-t-elle un sentiment particulier ?
Roger Waters : A l'epoque, elle ne me paraissait pas extraordinaire. Surtout que son titre est la seule ligne que j'ai ecrite ! Le reste etait pompe dans un recueil de poemes chinois... Mais, avec le temps, j'ai eu d'incroyables retours. Des parents m'ont ecrit pour me dire que leur enfant mourant d'un cancer avait reclame ce titre pour l'accompagner, l'apaiser. Recevoir une telle lettre, c'est bouleversant. On ne peut que se dire : "J'ai bien fait d'ecrire cette chanson." Je ne sais toujours pas ce que les enfants ont compris ou entendu mais, d'evidence, quelque chose est passe. C'est la magie de la musique : on fait un bruit et, pour quelqu'un, quelque part, ca veut dire beaucoup.


Propos recueillis par Hugo Cassavetti

 

-SoF 2001-