INTERVIEW ROGER WATERS
(par Laurent Lavige)
BEST N°9 décembre 1999


Merci à Mase.


Comment vous êtes vous impliqué, toi et le reste du groupe, dans la création de « Is there anybody out there ? » ? Ce projet a-t-il amené une rencontre jusque là improbable ?

Pour ainsi dire, personne d’entre nous n’est entré en studio pour cet album. C’est James Guthrie qui disposait des bandes et qui s’est chargé de les mixer en Californie du Nord. Ensuite, il me les a envoyées, au même titre qu’aux autres. Donc non, nous ne nous sommes pas retrouvé ensemble en studio pour travailler sur ce projet.

De quels documents s’agit-il ?

Cet album est basé sur des enregistrement live réalisés à Earl’s Court (Londres) en 1980 auxquels s’ajoutent d’autres extraits live datant de 1981, à l’époque où nous tournions le film.

Vingt ans après la tournée, ce document uniquement sonore risque d’être partiellement représentatif de l’ampleur des spectacles de l’époque...

Oui je suis d’accord. C’est tout le problème des enregistrements live sur album ; nous n’échappons pas à la règle et n’avons pas innové en la matière. C’est frustrant dans le sens où le document ne présente qu’un intérêt limité pour quiconque n’a pas vécu le son et l’image en même temps. Maintenant, chacun est libre d’acheter ou non ce disque. Franchement, je dois avouer porter un intérêt limité à sa sortie. C’est une initiative de la maison de disques et des autres gars du groupe. Maintenant, que ce disque passionne certains et pas d’autres n’est pas une préoccupation personnelle majeure.

Rétrospectivement, quels souvenirs gardes tu de l’enregistrement de l’album studio « The Wall » ?

Mon souvenir de l’album, le meilleurs tout du moins, demeure ma première collaboration avec un élément extérieur au groupe, à savoir Bob Ezrin. J’ai fait appel à lui pour qu’il co-produise, coordonne les idées, joue le rôle d’interlocuteur pour organiser l’ensemble, m’aide pour orienter l’œuvre et sa philosophie. Nous avons enregistré ce disque dans le sud de la France essentiellement, puis en Californie. J’ai donc des souvenirs...ensoleillés ! Je suis ravi de voir que cet album est encore là, que de nouvelle générations le découvrent encore et l’apprécient. C’est vraiment une grande fierté.

Malgré la barrière de la langue et les difficultés à saisir tout le concept, la France a toujours énormément affectionné ce disque...

En général, la culture française s’autorise à ce que les barrières entre la musique populaire et celle dite « sérieuse » soient plus floues qu’ailleurs. C’est beaucoup plus vrai en France qu’en Angleterre par exemple. C’est la raison pour laquelle il est très agréable de constater qu’un travail comme le mien ait pu être appréhendé sans préjugé, avec une grande ouverture d’esprit.

La sortie de « Is there Anybody Out there ? » Coïncidant à quelques mois près avec la chute du mur de Berlin, c’est intentionnel ?

Non, j’estime que c’est une célébration comme une autre.

Une multitude de formations disloquées ont choisi de clôturer ce siècle en se réunissant, oubliant ainsi des querelles passées. Le public de Pink Floyd espère toujours de ton coté...

La question que certains peuvent se poser à propos de mon retour éventuel dans le groupe amène une réponse sans détour   il n'en est nullement question. Ma vie est pas mal remplie d'autres projets et d'activités qui m'occupent pleinement pour que nous nous contentions de poursuivre nos routes respectives.

Certes, mais l’envie de jouer, la valeur de votre travail en commun n’amènent elles pas parfois à songer, par nostalgie, à une collaboration fortuite, juste pour le plaisir.

Non. J’ai moi-même entrepris une tournée personnelle l’année dernière en Amérique du Nord avec mon propre groupe et je prépare une autre série de dates l’année prochaine sur le cote ouest et dans le sud des USA. Puis j’espère pouvoir envisager l’Europe afin d’y jouer de vieux morceaux et d’autres plus récents. L’atmosphère était très détendue sur scène et le contact avec le public formidable. J’ai le sentiment de retrouver une situation que je n’avais pas connue depuis les débuts de Pink Floyd. Comme il a déjà été dit maintes fois, la joie de communiquer avec un public a été progressivement noyée sous le poids des infrastructures de plus en plus grosses, de ce que le succès amenait comme questions d’argent, de conflits de personnalités... Ces problèmes, en tout cas en ce qui me concerne, se sont réglés d’eux-mêmes entre David et moi au moins (par mon départ). Il vit dans un monde et en est heureux.  Or c’est un univers dans lequel je ne me plaît pas, qui ne m’intéresse pas. Rien ne pourra jamais me persuader de regrimper dans cette cage, ni de remonter sur une scène pour jouer. Cette décision serait insensée. Ce serait une stupidité que d’accepter cela. Pour parfaire ma réponse, je citerai une phrase de « Wish you were here » : « Did you exchange a walk on part in the war for a lead role in a cage ? ». Il faut connaître la chanson pour en comprendre la signification.

Un autre pilier du Pink Floyd originel, Syd Barrett, est lui aussi hors de groupe, mais depuis plus longtemps et pour des raisons plus dramatiques. As tu gardé un contact avec lui ?

Syd réside à Cambridge. Il vivait avec sa mère jusqu’à ce qu’elle décède récemment. Maintenant il est seul. Il séjourne fréquemment dans un hôpital car il est schizophrène. Il lutte quotidiennement contre sa maladie. Je ne l’ai pas vu depuis de nombreuses années. Il n’a plus aucun contact avec ceux qu’il a connu autrefois parce qu’il trouve cela difficile à supporter. Je prend des nouvelles de temps à autre. Ma mère demeure à Cambridge également et elle me tient au courant. Elle me dit qu’il est égal à lui-même, que rien ne change. La vie continue. L’argent qu’il a pu acquérir avec le groupe à l’époque et les royalties qu’il reçoit encore, lui permettent de mener une existence confortable. Je ne peux guère en dire davantage0 La schizophrénie est une maladie épouvantable, débilitante dans ses symptômes. On ne connaît pas tout les mécanismes. Il est certain que le L.S.D. a gravement accentué le mal mais je doute qu’il en soit la cause unique.

Le succès peut devenir aliénant. Comment être parvenu à garder la tête froide et survivre, là où tant d’artistes tel Jim Morisson ont échoué ?

En fait, Jim Morisson a payé ses excès qui étaient liés à ses problèmes ou ses défauts de personnalité. Ses problèmes auraient été les mêmes qu’il soit rocker, garagiste ou banquier. Je ne pense pas que l’activité change quoi que ce soit là-dedans. Plus globalement, je suis convaincu que pour des artistes dans le rock ou dans d’autres domaines, la valeur universelle réside dans les relations que l’on peut avoir avec sa famille, ses parents. C’est l’amour que nous porte nos parents qui est la source de notre bonheur. Pour moi, l’essentiel a toujours été de faire en sorte que mes enfants ressentent mon affection. S’ils perçoivent l’amour que je leur porte, ils ne se laisseront pas tenter et ne tomberont pas dans les excès. Tous les abus sont des anesthésiants qui masquent les difficultés auxquels nous sommes confrontés. L’amour parental sait gommer toutes les souffrances.

Après un album au retentissement mondial, et tu en as connu un certain nombre, on s’étonne de la pression qui repose sur les épaules d’un artiste, lorsqu’il doit de nouveau créer...

C’est vrai qu’on a tendance à dire : « Oh ces pauvres musiciens qui vivent une pression permanente, sans cesse sur la route ! ». Mais enfin, quoi de comparable avec celui qui se lève tous les matins pour aller bosser à l’usine. Faire partie d’un groupe, c’est vraiment tranquille. Ce sont presque des vacances ! Une vie de privilégié. De plus, je pense que c’est un cadeau du destin de pouvoir mener l’existence qu’on souhaite. Quant au processus créatif, vouloir recréer quelque chose, il faut autant accepter le droit à l’échec qu’à la réussite. Si on refuse l’échec, autant ne rien faire. Tout n’est jamais parfais. En fait, rien n’est jamais parfais.

Quel message aimerais-tu adresser pour le prochain millénaire ?

Le nouvel album rock sur lequel je travaille actuellement comporte une chanson que j’ai d’ailleurs déjà interprété sur scène lors de ma dernière tournée américaine. Je reprendrai l’une de ses phrases : « Chaque petite bougie éclair un coin obscur ». Je suis fasciné depuis longtemps par la responsabilité personnelle de chacun et comment chaque initiative personnelle trouve sa place quelque part dans le grand ensemble. Pour le nouveau millénaire, je pense que les communications, notamment l’Internet, vont peut-être nous donner la possibilité de créer de petites lueurs individuelles qui, additionnées entre elles, formeront un tout, éclairant l’obscurité mondiale.

 

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 S.o.F. 2000, 2001

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