INTERVIEW ROCK&FOLK n°392 Avril 2000
avec DAVID GILMOUR

 

Système quadriphonique
R&F : David, vous ne rejoignez Pink Floyd qu’après « The Piper At The Gates Of Dawn », le premier album. Quel était votre relation avec Syd Barrett ?
DG : Je connais Syd depuis l’ âge de 13-14 ans, nous allions à la même école et sommes vite devenus très amis : on a appris la guitare ensemble, on s’est enseigné des choses mutuellement. Lorsque le groupe a commencé à percer en Angleterre, je vivais en France et n’en suis rentré qu’en septembre 1967. Quelques singles et un album étaient déjà sortis.

Et donc, vous allez voir le groupe sur scène.
Oui, pour avoir écumé les mêmes clubs que lui avec mon premier groupe, Jokers Wild, je connaissais également Roger et les autres.

La manière dont vous avez été sollicité pour rejoindre Pink Floyd n’a jamais été très claire : étiez-vous, au moins au début, considéré comme un cinquième membre ou était-il évident que tôt ou tard, vous remplaceriez Syd Barrett ?
Ce qu’ils m’ont dit, c’est que Syd était incapable de se produire sur scène. Sa maladie l’empêchant d’y tenir normalement sa place, l’idée était que je sois là pour assurer les parties de guitare au cas où il ne viendrait pas. On a dû faire quatre ou cinq concerts à cinq mais il est vite apparu que les choses ne pourraient pas fonctionner longtemps ainsi et nous avons été contraints de laisser Syd derrière.

A priori, sa seule contribution officielle à « A Saucerful Of Secrets » est « Jugband Blues », un morceau que Peter Jenner et Andrew King, vos managers de l’époque, avaient pressenti pour être le follow-up de « See Emily Play ». Pourtant, la légende prétend que Syd et vous apparaissez ensemble sur quelques titres…
En fait, ce disque a été commencé sans moi et « Jugband Blues » avait déjà été enregistré, dans un autre studio (artistes EMI, les Floyd travaillaient alors essentiellement à Abbey Road, sous la direction musicale de Norman Smith, ingénieur du son maison également présent à de nombreuses séances des Beatles – NdA). C’est Syd qui joue sur « Remember A Day » et nous apparaissons effectivement tous les deux sur « Set The Controls Of The Heart Of The Sun ». J’ai joué tout le reste.

En 1969, Pink Floyd publie « More », la BO du film de Barbet Schroeder sur une communauté hippie d' Ibiza et « Ummagumma », double album franchement expérimental comportant des titres live.
Sur scène, Pink Floyd a toujours été très  expérimental et n’avait finalement rien à voir avec les chansons pop compactes que Syd écrivait. « Interstellar Overdrive », sur le premier album, montre bien que le groupe était prêt à fouler d’autres territoires.

Plus de trente ans après sa parution, « Ummagumma » reste une sacrée bestiole.
Sa popularité m’a toujours étonné. Je ne l’aime pas tellement. On était un peu perdus à l’époque, d’où l’idée de délirer chacun dans notre coin et d’inclure quelques plages live. Mais la pochette est superbe (signée Hypgnosis – NdA) et le titre est bien également (rires). C’est ce qui donne à ce disque à la profondeur dont il manque cruellement.

Pourtant, vous jetiez là les bases du son à venir.
Oui : « A Saucerful Of Secret », sur l’album du même nom, quelques passages de « Ummagumma » ou « Echoes » sur l’album « Meddle » laissent entrevoir la suite et « Dark Side Of The Moon ».

Parlons un peu son : dès « Atom Heart Mother » en 1970, Pink Floyd  est réputé pour accorder un soin particulier à ses enregistrements ainsi qu’à la reproduction sonore en situation live. Lorsque vous interprétez cet album dans son intégralité au festival de Bath, vous utilisez une sono qui diffuse la musique en relief  dans un rayon de 360°.
En vérité, le groupe utilisait ce système quadriphonique avant que je le rejoigne mais il avait été volé. Au début des années 70, les ingénieurs d’EMI ont fabriqué un nouveau modèle que nous avons ensuite réussi à apprivoiser sur disque, à partir de « Meddle ».

Vous l’avez mentionné, cet album abrite « Echoes », un véritable monument, une ode à la guitare planante. De la vague du rock progressif aux musiques électroniques actuelles en passant par des groupes comme Radiohead ou The Beta Band, il est clair que l’influence de Pink Floyd sur plusieurs générations de musiciens se révèle aujourd’hui majeure. En êtes-vous conscient ?
C’est bon pour l’ego (rires). L’impression d’avoir pu contribuer d’une façon ou d’une autre à la musique d’aujourd’hui est très plaisant. Mais est-ce vrai ? Je ne le sais pas moi-même mais j’en suis fier. Surtout lorsque j’entends quelque chose en sachant pertinemment que cela n’aurait pas existé sans nous.

Au sommet du monde
Avant de passer à « Dark Side Of The Moon », il convient de mentionner « Obscured By Clouds », une autre musique de film parue en 1972 (« La Vallée », autre fresque hippisante de Schroeder). D’où venait cette frénésie de projets pour le cinéma ?
En réalité, ces musiques pour Barbet, tout comme celle de « Zabriskie Point » pour Antonioni…

Qu’il trouva un peu triste !
Absolument (rires). Toujours est-il que cela nous prenait peu de temps. Surtout, ne sachant pas si Pink Floyd durerait, on estimait que la musique de film pourrait représenter une sorte d’alternative. On voyait tous ça comme une manière civilisée de gagner notre vie au cas où le groupe capoterait. Et puis c’était plaisant, rapide, immédiat. Il n’y a pas de temps pour l’hésitation : on a une date limite, on compose, on enregistre.

Poser une question pertinente à propos d’un disque aussi important que « Dark Side Of The Moon » tient véritablement de l’exploit…
DG (un petit sourire au coin des lèvres) : il va bien falloir essayer pourtant…

OK, on y va : n’avez-vous pas eu le sentiment que soudain, les pièces du puzzle Pink Floyd se mettaient en place ? Comme si vous aviez enfin trouvé un équilibre parfait entre les morceaux longs, alambiqués et les chansons pop immédiates, le tout avec un son que tout le monde serait en mesure d’appréhender ?
Je pense qu’effectivement, nous avons commencé à réellement maîtriser la composition et les studios à cette époque. Nous étions enfin capables de contrôler un projet du début à la fin. Il ne faut pas non plus oublier que nous avions déjà beaucoup interprété les chansons de « Dark Side » au moment de les enregistrer, la machine était bien huilée et on savait que les gens réagiraient favorablement. Et puis surtout, nous avions Alan Parsons dans le fauteuil de l’ingénieur du son, un sacré avantage. Les ingénieurs du son d’EMI n’étaient pas tous aussi bons que lui. Avec Alan le courant est passé très vite, tout à coup nous formions une équipe.

Ne trouvez-vous pas ironique le fait que « Money », un pied de nez à l’argent, vous en ait finalement rapporté autant et soit devenue une des chansons les plus célèbres du disque et de votre répertoire (David Gilmour l’a chantée près de 800 fois sur scène – NdA) ?
Absolument. Tout ce dont nous nous moquions dans ce disque est devenu notre propre vie.

Le thème de l’aliénation, la paranoïa…
Nous ne sommes que des êtres humains, après tout…

Au début des années 70, alors que Pink Floyd devient de plus en plus populaire, vous n’abandonnez pas pour autant Syd Barrett et collaborez à ses disques solo. Peut-on, oui ou non, considérer « Wish You Where Here » comme un hommage à l’ancien leader du groupe ?
« Shine On You Crazy Diamond » lui est dédiée, ce n’est un secret pour personne…

Cela devait être un curieux sentiment que de s’envoler vers la gloire en le sachant loin derrière vous, errant dans son propre esprit, aux prises avec la schizophrénie, malheureux ou heureux peut-être…
Heureux ? Syd ? Non, je ne crois pas. Cette situation n’a jamais été facile, surtout pour moi. Mais il s’était déjà écoulé cinq ans depuis son départ et ce que le groupe était devenu n’avait rien à voir avec ce qu’il était au début. Mais je n’ai jamais été jaloux de Syd ou de ce qu’il a apporté au groupe à l’origine pour la simple et bonne raison qu’il était mon ami, que je l’aimais très fort et que j’étais conscient de son talent et du gâchis… J’adorais ses chansons, sa manière de les aborder, c’était un être humain merveilleux. C’était un grand honneur que de composer une chanson pour lui.

Ne vous sentiez-vous pas un peu secs après « Dark Side… » ?
A vrai dire, son succès nous a littéralement volé nos ambitions. Nous avions atteint tous nos buts et on s’est retrouvés perdus.

Trop de tout ?
Oui, on était au sommet du monde… A quoi bon continuer ? Et puis, on commençait à très mal communiquer entre nous. C’était une période réellement difficile et c’est un miracle qu’un tel disque en soit sorti.

Comme si la musique avait été plus forte que vous.
C’est exactement ça, c’est fou.

Quelques mots de « Animals » : on a écrit à l’époque qu’il était essentiellement constitué de chutes de « Wish You Were Here » et que la meilleure chose du disque était la guitare.
C’est flatteur, mais je ne peux pas être d’accord. Il est vrai, en revanche, que la substance de « Dogs » ou « Sheeps » datait de séances antérieures. Mais si nous avons laissé de côté ces morceaux à l’époque, c’est parce que nous savions qu’ils méritaient qu’on y accorde plus de temps et de place. En fait, Roger continuait de développer le thème de l’absence déjà évoqué dans « Shine On You Crazy Diamond ». Je me suis rebellé contre cette idée mais il a insisté et, au bout du compte, je pense qu’il a eu raison.

« Animals » paraît en 1977, en pleine vague punk. Sale temps pour le Floyd, non ?
On étaient sérieusement critiqués. On nous reprochait notre son pompeux, nos prestations scéniques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle « Animals » est plus punchy, presque agressif. On voulait prouver qu’on était encore là.

Conserver la foi
En 1979, sous l’impulsion de Roger Waters, vous abordez votre projet le plus ambitieux, « The Wall ». Vous conduirez ce double album sur la route avec un show de folie et Alan Parker tirera un film de l’histoire. On prétend que vous n’avez jamais été très fan de la musique de « The Wall ».
J’ai effectivement dû dire ça un jour. Vous savez, on dit tout et son contraire, selon l’humeur. La vérité est que j’ai flippé en entendant les démos de Roger. Certains morceaux étaient trop longs, d’autres un peu inutiles et j’ai vite senti que ce projet nécessiterait beaucoup de travail. Surtout, on se trouvait face à une histoire, avec un contenu narratif particulièrement fort et il fallait le mettre en musique. En tant que musicien, je procède le plus souvent à l’inverse. Pour moi la musique est à la base de tout et les mots doivent s’y adapter et non le contraire. A force de trop vouloir coller au texte, certains passages musicaux de « The Wall » sont moins réussis que d’autres.

Ce n’est un secret pour personne que Roger commença alors à vampiriser le groupe, à considérer Pink Floyd comme son backing-band.
Il faut reconnaître qu’à cette époque, il était plus ou moins le leader, celui qui nous motivait. Ce qu’il proposait, la plupart du temps, nous le faisions. On ne remettait pas ça en question. En tant que musicien, même si j’étais rarement d’accord avec lui, j’essayais de contribuer de mon mieux car c’est cette magie-là qui me fascine. Nos accrochages venaient surtout du fait qu’il accordait à mon avis trop d’importance aux textes ou plutôt qu’il ne privilégiait pas assez la musique. Et ce, depuis des années. Mais en apportant le projet, il semblait avoir une idée assez claire du résultat final, et nous avons joué le jeu. Pink Floyd a toujours fonctionné selon un mode méritocratique : celui qui vient avec les choses les plus intéressantes dirige les opération. Il faut savoir que Nick n’a jamais apporté grand-chose au plan de l’écriture, que Rick était si mal dans sa vie qu’il ne proposait rien non plus, et, au bout du compte, effectivement, nous avons travaillé pour Roger le mieux que nous pouvions. Je sais que beaucoup ont estimé que « The Wall » était le début de la fin, mais je ne vois pas les choses ainsi. On s’est engueulé mais pas plus qu’avant ou que n’importe quel groupe. Très sincèrement, je pense que nous travaillions très bien ensemble.

Pour « The Wall », vous faites appel au producteur canadien Bob Ezrin, alors réputé pour son travail avec Alice Cooper et Lou Reed.
Depuis quelques albums, Roger et moi jouions les producteurs mais nous savions que ce projet serait très conséquent : il s’agissait au moins d’un double album, particulièrement difficile à appréhender. Nous avons juger qu’une aide extérieure ne serait pas superflue. Il fallait quelqu’un qui puisse aider Roger dans sa narration, chose que je n’ai jamais su très bien faire. Bob Ezrin nous a été recommandé par la femme de Roger et il a été génial, extrêmement talentueux et efficace. Il nous a cimentés, m’a inciter à proposer des musiques, chose que je ne voulais pas trop faire puisqu’il s’agissait du projet de Roger. Il a ouvert à Nick des perspectives extraordinaires, en lui indiquant une autre façon d’appréhender son instrument et nous a enseigné des techniques d’enregistrements particulièrement novatrices : une fois les bases enregistrées, il compilait les prises sur une piste d’un autre magnétophone qui servait à enregistrer la suite, préservant ainsi les rythmiques pour le mixage final. Puis il resynchronisait l’ensemble sous notre regard incrédule… Il nous a aidés à gravir un échelon de plus dans notre quête éternelle pour la qualité du son.

Les répercussions de « The Wall », de la tournée et du film sont extraordinaires et dramatiques : le disque contribue à amplifier la popularité de Pink Floyd mais la situation entre Roger et le reste du groupe se détériore. Vous enregistrez « The Final Cut », pressenti à l’origine pour être la musique du film, sans Rick. Aujourd’hui, ce disque est considéré comme le premier vrai  album solo de Roger Waters, qui en signe la totalité des compositions. En 1986, persuadé que vous n’oserez pas poursuivre sans lui, il quitte le groupe pour incompatibilité d’humeur et artistique. L’année suivante, vous publiez ‘A Momentary Lapse Of Reason » et démontrez au monde, à vous-même et à Roger, que Pink Floyd peut exister sans lui.
Tout à fait honnêtement, j’ai toujours conservé la foi dans mes aptitudes musicales. Après la période Syd Barrett, le son de Pink Floyd c’était ma guitare, les claviers de Rick, ma voix la plupart du temps et beaucoup d’idées de Roger. Mais en fait, il n’a jamais écrit toute la musique et le son que les gens connaissent est finalement surtout celui que Rick et moi avons façonné. Aussi, je ne voyais pas pourquoi nous n’aurions pas pu continuer. En vérité, mon vrai souci se situait plutôt au niveau des textes mais j’avais alors déjà enregistré deux albums solo et je me suis dit qu’avec Bob Ezrin pour m’épauler, les choses pourraient fonctionner.

Je suppose que vous avez toujours tenté de séparer la musique du business, mais n’était-il pas perturbant de poursuivre l’aventure en sachant que Roger mettrait tout en œuvre pour vous empêcher d’utiliser le nom de Pink Floyd ?
Si, bien sûr, c’était très difficile surtout lorsque nous avons travaillé ici. Pendant les cinq ou six mois qu’à duré l’enregistrement sur le bateau, les avocats appelaient dix fois par jour et il fallait leur parler. On savait que Roger n’obtiendrait pas gain de cause mais c’était épuisant. Les choses se sont arrangées lorsque nous sommes partis terminer l’album à Los Angeles : à cause du décalage horaire, les avocats ne pouvaient plus nous harceler. Finalement cette affaire n’est jamais allée jusqu’au tribunal mais pendant la tournée qui a suivi la sortie du disque, il menaçait de nous stopper, ce qu’il n’a bien sûr jamais fait.

Au bout du compte, vous avez arrangé cela à l’amiable et apparemment discuté ensemble de « Is There Anybody Out There ? », le disque de la tournée The Wall qui va finalement paraître, vingt ans après.
Discuté est un bien grand mot. Disons que nos managers et nos avocats se sont mis d’accord. On ne s’est pas parlé depuis la nuit des temps.

Au moins, il ne vous a pas interdit de publier cet album.
Cela ne risquait pas, il était le premier à vouloir qu’il sorte.

Clignotant
« The Delicate Sound Of Thunder », le live de la tournée qui a suivi la parution de « A Momentary Lapse Of Reason », était le disque de chevet des cosmonautes russes dans la station Mir.
C’est vrai, je me souvient de ça. Personnellement, je préfère « The Pulse », celui que nous avons publié après « The Division Bell », notre album studio le plus récent.

Lors de certains shows vous arboriez un tee-shirt Toujours premier dans l’espace. N’avez-vous pas le sentiment que, justement, Pink Floyd vous a emmené à des années-lumière d’ici ?
(le regard perdu sur la tamise) : Oui, d’une certaine façon.

En parlant de voyage et en faisant abstraction du cas Syd Barrett, estimez-vous que les drogues ont joué un rôle prédominant dans le processus créatif de Pink Floyd ?
Franchement, je ne peux pas nier leur importance, d’ailleurs essentiellement liées à l’époque, mais je crois que leur fonction était plus cruciale encore pour nos fans. Les drogues n’ont pas directement altéré notre façon de composer mais, puisque nous tentions de séduire un public qui, lui, ne cachait pas son penchant pour certaines substances, je crois pouvoir dire qu’elles ont bel et bien joué un rôle. Nous avons toujours été beaucoup plus professionnels et disciplinés que ce que les gens pouvaient penser.

Peut-on vous demander des nouvelles de Syd ?
Il ne vas pas bien, son diabète le rend progressivement aveugle. Je sais que des journalistes vont parfois le voir, c’est abject. Qu’on le laisse tranquille ! ce type est malade.

Quand peut-on espérer un nouveau disque studio ?
Oh, je ne sais pas. J’ai enregistré des tonnes de choses mais j’ignore encore si ce sera pour Pink Floyd ou un projet solo.

Il faut tout de même que vous sachiez qu’un peu partout dans le monde, la petite lumière rouge qui clignotait sur la tranche de « The Pulse » s’est arrêtée, ce qui signifie que nous attendons la suite de pied ferme.
OK, j’en prends bonne note.

Propos recueillis par Jérome Soligny
Transcription par Céline

 

 

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